Breton ou normand, le Mont-Saint-Michel ? La question est de celles qu’il vaut mieux éviter de poser lors d’un repas de famille. Car voilà plus d’un millénaire qu’elle déchaîne les passions. On a pu le constater encore, en 2018, lorsque le maire du mont décida de substituer au drapeau européen un Gwenn ha Du flambant neuf. L’édile essuya alors une tempête d’une ampleur exceptionnelle. Au point que, devant l’avalanche des protestations normandes, il n’eut d’autre choix, quinze jours plus tard, que de retirer un emblème faisant à beaucoup l’effet d’un chiffon rouge. Essayons donc d’éclaircir les origines de cette polémique multiséculaire. Le monastère du Mont-Saint-Michel est créé, en l’an 708, par Aubert, évêque d’Avranches, dans la Manche, qui installe sur place une communauté de douze religieux. Aubert est un sujet du royaume franc de Neustrie, alors dirigé par Childebert III. À l’époque, la Normandie n’existe pas et les Bretons sont encore contenus à l’ouest de la péninsule armoricaine.
Dans l’orbite bretonne
L’effondrement de l’empire carolingien dans la seconde partie du IXe siècle change la donne. Nominoë et ses successeurs fondent le royaume de Bretagne et entreprennent la conquête militaire des pays de Rennes et de Nantes. En 867 est conclu le traité de Compiègne par lequel le roi franc Charles II le Chauve doit concéder aux Bretons le Cotentin ainsi que l’Avranchin et, partant, le Mont-Saint-Michel. La situation est pourtant moins claire qu’il n’y paraît. Car si, à cette date, le Mont dépend politiquement de la Bretagne, en revanche, sur le plan religieux il demeure du ressort du diocèse d’Avranches et de la province ecclésiastique de Rouen. Ce levier-là, les nouveaux maîtres vikings de la Normandie, fondée par le traité de Saint-Clair-sur-Epte de 911, sauront l’exploiter à merveille. Ils commencent par étendre leurs possessions, jusqu’à s’emparer, en 933, du Cotentin et de l’Avranchin. Selon certains, le Mont-Saint-Michel cesse alors d’être breton. Une affirmation sujette à caution. Car c’était la Sélune, rivière se jetant à l’est du mont, qui séparait à l’époque les duchés de Bretagne et de Normandie.
Convoitises normandes
Le site reste donc en théorie sous le contrôle des Bretons. Mais alors que le duché traverse, en 952, une période d’instabilité politique, les Normands ne manquent pas d’en tirer profit. Leur duc, Richard Ier, parvient ainsi à installer, en 965-966, au Mont-Saint-Michel, une communauté bénédictine en lieu et place des anciens chanoines, peut-être jugés trop proches des intérêts bretons. Pour autant, ce coup de force reste sans lendemain. Dans le but de conforter leur indépendance, les premiers abbés bénédictins s’efforcent de ménager leurs deux puissants voisins. Et, à la fin du Xe siècle, leurs liens restent plus forts avec le duché de Bretagne qu’avec celui de Normandie. À tel point que le duc de Bretagne, Conan Ier, disparu en 992, est inhumé selon ses désirs dans l’enceinte du monastère.
La mise à sac de 1204
Ce n’est qu’au début du XIe siècle que les Normands parviendront à assurer leur mainmise sur le Mont-Saint-Michel. Néanmoins, l’abbaye va continuer à bénéficier pendant encore un certain temps des largesses de la famille ducale bretonne. Peu à peu, cependant, la mémoire du lien qui l’unissait à ce site prestigieux va finir par s’estomper. Lorsqu’en 1204, la Bretagne s’entend avec le royaume de France pour fondre sur la Normandie tenue par Jean sans Terre, elle ne voit dans le Mont que la porte d’entrée d’un territoire ennemi à assujettir. Faute de pouvoir s’emparer du monastère protégé par des fortifications, son armée incendie le village attenant. Mais les flammes ne tardent pas à déborder sur le sanctuaire qui, à l’exception des voûtes, est pratiquement anéanti.
Plutôt embarrassé par le zèle de ses alliés armoricains, Philippe Auguste, une fois la conquête de la Normandie achevée, consentira à la communauté religieuse du Mont un don de 20 000 livres tournois, destiné à la restauration intégrale de l’édifice. Qui, de fait, renaîtra de ses cendres, encore plus monumental. La mise à sac de 1204 par les Bretons aura du moins servi à cela…
Pour en savoir plus
Pierre Bouet, « Le Mont-Saint-Michel entre Bretagne et Normandie de 960 à 1060 », in « Bretons et Normands au Moyen Âge », Presses universitaires de Rennes, 2008.
Henry Decaëns, « Petite histoire du Mont-Saint-Michel », in « Études Normandes », 2008.
André Chédeville & Hubert Guillotel, « La Bretagne des saints et des rois, Ve-Xe siècle », Ouest-France Université, 1984.
1425 : l’année du rachat
Breton aux IXe–Xe siècles, normand aux XIe-XIIe siècles, le Mont-Saint-Michel, explique l’historien Pierre Bouet, fut avant tout un centre d’influence bénédictine, en constante connexion avec le monde franc. Cette volonté d’indépendance s’est notamment manifestée dans les années 1420, lorsque toute la Normandie tombe sous le joug anglais. Toute ? Non, car le Mont-Saint-Michel refuse de se soumettre. La place-forte étant réputée imprenable, les Anglais décident de l’affamer.
Le blocus démarre, en 1424, par voie terrestre d’abord, puis par voie maritime. C’est alors qu’entre en jeu le duc de Bretagne, Jean V. Surnommé « le sage », il parvient à rester à l’écart de cette guerre franco-anglaise qui n’en finit pas. Sans doute même sert-elle ses intérêts. Car tant que ce conflit se prolonge, il met la Bretagne à l’abri de toute visée prédatrice. Aussi, lorsqu’un des deux belligérants paraît prêt de s’effondrer, Jean V n’hésite pas à lui apporter son soutien. En 1425, c’est la France qui sombre. Puisque son roi, l’évanescent Charles VII, est incapable d’intervenir au Mont-Saint-Michel, le duc de Bretagne décide de prendre les choses en main. En juin 1425, il arme une escadre qui, partie de Cancale (35), met en déroute la flottille anglaise. Sauvé de la famine, le mont demeurera une terre française jusqu’à la fin de la guerre de Cent Ans, en 1453. Quant aux Bretons, cette bonne action viendra laver leur honneur, terni par la scabreuse équipée de 1204 !
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