Trois chercheurs accueillis en résidence au Prieuré du Mont-Saint-Michel

Familier des résidences artistiques, le département de la Manche est aussi territoire de résidences scientifiques. Trois chercheurs ont ainsi été accueillis au Prieuré du Mont Saint-Michel, à Ardevon, du 1er au 13 juin 2025.

Sous le patronage de l’Unesco

La convergence des missions de la Fondation du Mont Saint-Michel et de la Résidence de recherche pour le bien commun a fait naître ce projet.

La première, créée en 2011 par les deux diocèses de Coutances et Avranches et de Rennes, Dol et Saint-Malo, avec le groupe Bayard et d’autres mécènes privés, se consacre à la restauration du prieuré du Mont Saint-Michel et de sa vocation originale, « le rayonnement spirituel, culturel et patrimonial du Mont et de sa baie ».

La seconde « soutient et diffuse la recherche scientifique de toutes disciplines ayant un impact sociétal visant l’épanouissement de tous ou contribuant à éclairer les réflexions politiques, sociales, environnementales et éthiques des communautés humaines ».

Cette association normande a été créée en 2024, dans le Calvados, par Sonya Dumesnil, journaliste, et Fabien Leclercq, ingénieur spécialisé dans l’innovation médicale et fondateur d’Evamed. 

Elle s’appuie sur un conseil scientifique et agit sous le patronage de la Commission nationale française pour l’Unesco (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture).

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Prieuré résidence de recherche Mont Saint-Michel Ardevon 05062025
Le Prieuré, un patrimoine religieux « construit par et pour les moines au XIIIe siècle », rappelle la Fondation du Mont-Saint-Michel. ©Géraldine LEBOURGEOIS

« Nous sommes une association à but non lucratif, indépendante, apolitique et areligieuse », complète Fabien Leclercq pour nous éclairer sur leurs projets et le choix du prieuré du Mont Saint-Michel qui fait partie des « hauts lieux du patrimoine normand qui nous passionne aussi ».

Science et religion à la croisée des chemins

C’est la troisième résidence de recherche qu’ils organisaient. Les précédentes ont eu lieu au monastère des Bénédictines de Bayeux, en octobre 2024, et à la Lieutenance d’Honfleur, au mois de mars. Avec l’envie de développer ce concept inhabituel pour la communauté scientifique en France, « comme une sorte de Villa Médicis itinérante en Normandie », évoque aussi Benoît Goblot, chef d’entreprise et trésorier de l’association, lors de l’inauguration de la session au prieuré du Mont Saint-Michel, le 5 juin.

C’est assez rare de se le voir proposer, pour des raisons d’organisation, de coût… surtout lorsqu’on occupe un poste d’enseignant-chercheur.

Gloria Dossou, maître de conférences en sciences de gestion et chercheure au sein de l’Unité LUMEN (Lille University Management) de l’Université de Lille

Elle était des trois lauréats sélectionnés, avec Emanuele Clarizio, maître de conférences en philosophie de la médecine et de la santé à l’Université catholique de Lille, et Carolina Hernandez-Rodriguez, doctorante en géographie à l’université Sorbonne Nouvelle, à Paris, et à l’Université nationale de Bogota, en Colombie.

 Ils ont apprécié cette opportunité de s’éloigner du quotidien pour un temps de réflexion, de créativité et d’échange, dans « un lieu de sens et d’histoire, qui depuis des siècles accueille des hommes et des femmes en quête de spiritualité et d’inspiration », décrit Charlotte de Tonquédec, responsable Communication et mécénat pour la Fondation du Mont-Saint-Michel.

Emanuele Clarizio philosophie chercheur Mont Saint-Michel 2025
Emanuele Clarizio, enseignant chercheur en philosophie, était le troisième lauréat de cette résidence scientifique en baie du Mont Saint-Michel. ©Résidence de recherche pour le bien commun

L’objectif concret : leur permettre d’aller au bout de la rédaction d’ouvrages ou d’articles scientifiques, qui feront aussi l’objet de publications vulgarisées et accessibles au plus grand nombre, et ainsi contribuer au bien commun.

Des travaux de recherche engagés

Les trois lauréats ont été retenus après évaluation de 22 dossiers de candidature et deux entretiens afin de cerner l’excellence scientifique au sein de ce panel interdisciplinaire et international et leur conception de ce qu’est le bien commun.
« Le bien-être et le respect pour la vie, qu’elle soit humaine et non humaine. Les territoires sont au centre de ma réflexion, alors je dirais aussi le vivre mieux ensemble », partage Carolina Hernandez-Rodriguez, que l’on a à notre tour interrogée sur la question. « L’épanouissement complet de l’individu », évoque pour sa part Gloria Dossou, dans les recherches portent sur la santé et plus précisément la prévention des conduites addictives.
Contre le marketing des addictions
Spécialisée dans le marketing social, Gloria Dossou étudie les consommations d’alcool, de tabac et de cigarette électronique avec l’objectif de proposer des solutions pour modifier les comportements addictifs. Elle a déjà eu l’occasion de mener une étude sur l’initiation des jeunes au vapotage, « qui n’est pas fait pour les dissuader de fumer », loin de là. Elle décortique « les effets pervers du marketing marchand des industriels et des lobbies », avec l’intention « d’informer les décideurs des politiques publiques et les aider à réformer » face à cette « manipulation ».
Recentrer la médecine sur l’humain
Emanuele Clarizio rédige un ouvrage sur les biobanques. Philosophe de la médecine et de la santé, il pointe du doigt la déshumanisation d’une recherche médicale qui travaille beaucoup à partir de données et analyses faites sur des ressources biologiques (banques de sang, cellules, tissus…), devenues incontournables. Ce qui pose la question de la place de l’humain et la nécessité de « se recentrer sur les patients ».
En « territoire amphibie »
Carolina Hernandez-Rodriguez va rédiger un des chapitres de sa thèse sur l’aménagement des territoires littoraux ou humides, « territoires de terre et d’eau que je nomme territoires amphibies ». « Les gens y développent des pratiquent et rythmes de vie selon celui de l’eau, sans que les politiques en tiennent compte dans l’aménagement de ces territoires », complète-t-elle. Son étude de cas porte sur la Mojana, région colombienne et zone humide où déforestation et exploitation minière causent inondations et crise humanitaire. « Je pose deux constats. Le premier, celui d’une très grande méconnaissance des processus d’aménagements adaptés, par des politiques qui restent très orientés sur le contrôle de l’eau par l’endiguement ou encore l’assèchement, avec des pertes d’écosystèmes et d’une biodiversité aux fonctions pourtant inestimables. Le second, celui d’une nécessaire meilleure connaissance des pratiques des populations locales pour faire évoluer ces politiques d’aménagement. » Le temps de son séjour en baie du Mont Saint-Michel, où dix ans de chantier ont visé à rétablir le caractère maritime du site et où l’on est confronté à la montée de la mer, elle n’a pas manqué de comparer les approches entre ici et là-bas.

Pour «  le bien commun  »

Membre de la Commission nationale française pour l’Unesco, Jacques Rao a pris soin de rappeler les nombreux liens entre la Normandie et l’ONU : le Mont et sa baie, des premiers sites classés « patrimoine mondial de l’humanité, en 1979, mais aussi le carnaval de Granville, la tapisserie de Bayeux, le 150e anniversaire de la naissance de Thérèse de Lisieux, le parc naturel régional Normandie-Maine, géoparc depuis 2024, le Prix Liberté de la Région Normandie, accrédité «  Club pour l’Unesco  », et l’espoir de voir aussi classées, en 2026, les Plages du Débarquement de Normandie.

Dans cette œuvre globale de «  valoriser tout ce patrimoine normand et d’accroître le message de l’Unesco  » à la fois, il salue cette résidence de recherche comme «  un projet beau, bien, et pas commun  ».

Quelques instants plus tôt, on évoquait avec lui ce qu’est le bien commun, ce que «  servent les Objectifs de développement durable établis par les États membres des Nations unies, les OOD, au nombre de 17 et en pleine révision pour l’Agenda 2030  », explique-t-il. Élimination de la pauvreté, éducation pour tous, lutte contre le changement climatique… «  On a pris beaucoup de retard, et ce n’est pas simple… Il y a une véritable remise en cause de la collaboration multilatérale par de grandes puissances qui ont aujourd’hui une autre vision des valeurs humaines qui font consensus à l’ONU…  »

Une menace ressentie jusque dans les rangs des chercheurs, confirme Carolina Hernandez-Rodriguez à l’appui d’un exemple concret : «  un projet de recherche menée en partenariat avec une scientifique étasunienne et qui vient d’échouer…  », à cause d’une profonde dégradation des relations entre les États-Unis et la Colombie. Ce ressenti est là aussi pour Gloria Dossou, qui fait partie d’un groupe de travail pour l’OMS (Organisation mondiale de la santé), fragilisée.

L’avenir est aussi ce qui a porté la parole du sous-préfet d’Avranches Pierre Chauleur, présent le 5 juin pour l’inauguration de cette résidence scientifique. «  Il faut éviter des visions trop simplistes. Restons dans une certaine complexité. L’enjeu pour l’avenir est de faire vivre un territoire dynamique, agricole, industriel, touristique tout en respectant le classement Unesco  », a-t-il plus particulièrement évoqué à propos de la baie du Mont Saint-Michel.

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